Pont-de-Bonne Le Rocher du Vieux-Château

Pont-de-Bonne, hameau dépendant de la commune de Modave, est une petite bourgade située à 9 kilomètres au sud de Huy, en province de Liège. Etabli dans la vallée encaissée du Hoyoux, au croisement de deux routes importantes, Pont-de-Bonne fut prospère à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, en particulier grâce au chemin de fer et aux extractions de pierres et de minerais. A cette époque également, la force motrice du Hoyoux permettait, via des roues à aubes, le fonctionnement de moulins, de scieries et de forges, principalement en aval de Pont-de-Bonne.

L’éperon du Rocher du Vieux-Château est inscrit dans un méandre du Hoyoux qu’il domine d’une cinquantaine de mètres. Au sud coule la Bonne qui prend sa source entre Fraiture et Tinlot et se jette dans le Hoyoux au pied du site. Au nord, le ruisseau de Saint Pierre serpente dans une étroite vallée encaissée pour rejoindre le Hoyoux. Le substrat géologique local est le calcaire viséen, aussi appelé petit granit. De part et d’autre de l’éperon affleurent des bancs de grès. Cette alternance de bancs de calcaire et de grès est typique du Condroz. L’érosion affectant principalement les grès, le ­paysage ressemble à une tôle ondulée (Tiges et Chavées).

Le site archéologique est implanté au sommet de l’éperon rocheux. On peut encore voir dans le relief une impressionnante levée de terre construite par nos ancêtres pour se protéger. La surface ainsi délimitée atteint 4 hectares et se présente sous la forme d’un plateau en faible pendage vers l’ouest (209 à 218 mètres d’altitude). Les faces nord, ouest et sud de l’éperon sont constituées de falaises rocheuses, offrant ainsi des défenses naturelles.

Depuis 2003, le Cercle archéologique Hesbaye-Condroz a entrepris la fouille scientifique de ce site exceptionnel.

Propriété de la commune de Modave, le Rocher du Vieux-Château est classé comme Monument et Site et est intégré dans le plan Natura 2000, visant à protéger et promouvoir les sites naturels remarquables.

Le tracé des fortifications

Le Rocher du Vieux-Château (© CAHC).

L’éperon rocheux du Rocher du Vieux-Château est naturellement défendu sur trois de ses côtés (nord, ouest et sud), constitués de falaises et d’abrupts naturels. La face orientale, très étroite, constitue le raccord de l’éperon à la plaine. La topographie y est relativement plane. C’est à cet endroit que fut érigé le rempart principal [1] qui isole l’éperon du reste de la plaine s’étendant vers l’est. Cette configuration du site en fait par conséquent une fortification dite «en éperon barré». D’une longueur de 128 mètres, il est encore conservé sur une hauteur approximative de 4 mètres, vu de l’intérieur du site. Son tracé est rectiligne sur 60 mètres - d’orientation nord/ouest-sud/est - puis il s’incurve vers le sud en suivant le relief du terrain. Le tronçon rectiligne est doublé d’un fossé taillé dans le rocher (mis en évidence à la fin du XIXe s). Au-delà d’une interruption de près de 6 mètres - correspondant à l’emplacement de l’accès principal au plateau [5] - la fortification s’infléchit pour former le rempart sud [2]. Ce dernier, moins volumineux, prolonge le rempart principal sur une longueur de 150 mètres. Il est construit sur la ligne de rupture de pente du socle rocheux. Son extrémité sud-ouest s’est effondrée suite à un éboulement de la falaise. Sa hauteur conservée oscille entre 1,5 et 0,5 mètre.

Sur la périphérie de l’éperon [3], en particulier sur les faces septentrionale et occidentale, on peut observer des accumulations de pierres calcaires sur plusieurs mètres de longueur ainsi que des éboulements de gros blocs calcaires sur les pentes. Ces reliefs pourraient témoigner de l’existence d’une enceinte de contour. La pointe occidentale de l’éperon conserve un court tracé de rempart [4]. Ce tronçon de courtine interrompu par une probable porte, permettait de contrôler un petit sentier tortueux donnant accès à la rivière.

Stratigraphie du rempart sud

L’étude de deux zones de fouille recoupant le rempart sud (zones 4/7 et 5) nous a permis de mettre en évidence une succession de deux enceintes. Au contact du sol géologique, sous les premiers niveaux de la fortification, était conservé un ancien niveau humifère de couleur noire (en bleu sur les relevés) contenant un important mobilier de nature détritique (fragments de vases, silex taillés, ossements d’animaux) et d’innombrables fragments de charbons de bois. L’analyse a révélé que le matériel de cette strate était représentatif du Néolithique ainsi que du second âge du Fer. Ces rejets, assez conséquents, montrent que le plateau était déjà occupé avant la construction du premier rempart.

Coupe du rempart sud, zone 4/7 (© CAHC).

Le premier rempart (en jaune) est construit directement sur le niveau humifère, sans réel aménagement préalable. La mise au jour de grands clous en fer de 13 à 20 cm de longueur dans la masse du rempart, nous a permis de l’attribuer à un type bien connu de fortification de la fin de l’âge du Fer, déjà décrit par Jules César lors du siège d’Avaricum en 52 av. J.-C. (BG, VII, 23). Le murus gallicus (ou mur gaulois) est un rempart dont le coeur est constitué par la superposition de grilles horizontales de poutres de bois (chêne) dont les intersections sont fixées par de grands clous. Les niveaux de bois sont indépendants les uns des autres. Les espaces entre les poutres sont colmatés par de la terre et des pierres. à l’avant était érigé un parement en blocs de calcaire et en plaquettes de grès sans liant laissant apparaître les extrémités des poutres. à l’arrière était aménagée une rampe en pente douce permettant aux défenseurs d’atteindre rapidement le sommet de la fortification où ils étaient protégés par un parapet en bois. La hauteur du parement varie en fonction de la configuration du terrain. Il avoisine les 2 mètres dans la zone 4/7 et dépassait 3,30 mètres à proximité de l’entrée (zone 5). L’empattement du mur varie également : il passe de 5,10 m dans la zone 4/7 à 10,30 m dans la zone 5.

Coupe du rempart sud, zone 5 (© CAHC).

Bien plus tard, à la fin de la période carolingienne (fin IXe - Xe siècle ap. J.-C.), un second rempart (en rouge) est construit sur l’éboulis du précédent. Cette fois, les murs de parement sont maçonnés au mortier de chaux. Au niveau de la zone 4/7, le rempart est compris entre deux murs de parement. Le mur externe [5], construit à l’aplomb du parement laténien, est constitué de blocs non équarris de calcaire et de grès, de taille variable, liés au mortier. Le parement interne [4] est élevé en plaquettes de grès posées à sec. La largeur du rempart est de 3,40 m. La hauteur du parement externe dépassait 1,80 m. Au niveau de la zone 5, la stratigraphie est plus complexe suite à la construction d’un bâtiment [20] sur le sommet du rempart. Le mur de parement interne est absent. Le mur de parement externe est quant à lui bien conservé : sa hauteur atteignait 3,30 m.

Les portes associées à la fortification

Il n’existe qu’une seule interruption sur le tracé principal de la fortification de Pont-de-Bonne. Elle est située entre le rempart principal et le rempart sud. C’est encore à cet endroit que l’on accède aujourd’hui au plateau du Rocher du Vieux-Château. La fouille de cet espace (zone 5) a révélé une succession de deux portes. L’une est associée au murus gallicus de la fin du second âge du Fer (IIe - Ier s. av. J.-C.) et l’autre à la fortification carolingienne (fin IXe - Xe siècle ap. J.-C.).

La porte de la fin du second âge du Fer

Installée dans le prolongement du rempart sud, la porte présente un plan quadrangulaire de 5,85 m sur 4,80 m. Elle est constituée de 9 poteaux répartis en trois tierces, elles-mêmes encadrées par les murs d’un couloir d’accès ([82] et [120]). La première tierce comprend les structures 16, 14 et 19, situées à l’arrière de la porte. La seconde, médiane, comprend les structures 11, 12 ainsi qu’une structure non fouillée conservée sous le mur carolingien [118]. Enfin, la troisième tierce, du côté externe de la fortification, comprend les structures 17, 15 et une structure non fouillée conservée sous le mur carolingien [51]. Les trois tierces sont équidistantes (~2,30 m). La travée centrale, regroupant les structures 14, 12 et 15, n’est pas située au centre du chemin d’accès mais délimite deux couloirs de largeurs différentes : ~2,70 m et ~3,20 m. La taille des poteaux de la porte montre que celle-ci supportait un étage couvert qui permettait de relier les deux secteurs de la fortification. La particularité de la porte celtique de Pont-de-Bonne est qu’elle a été complètement détruite par un incendie. L’étude stratigraphique des trous des poteaux indique que - une fois ces poteaux calcinés retirés de leurs fosses - leurs trous ont été immédiatement comblés par des pierres, probablement pour en interdire toute reconstruction. Cet incendie paraît volontaire et il est tentant de l’associer aux représailles infligées par les troupes de César aux éburons en 54 av. J.-C.

Reconstitution 3D de la porte et du rempart laténien (© CAHC).

La porte carolingienne

Au niveau de l’entrée, la reconstruction du rempart à la période carolingienne s’est faite en deux temps. Tout d’abord, des bastions latéraux sont aménagés rapidement par la construction de murs en pierres liées au mortier de chaux. L’écartement entre les murs du couloir d’accès atteint alors 7 mètres. Un court tronçon de mur très arasé, situé au milieu de cet espace, pourrait être le témoin d’un système de fermeture lors de ce premier état. La phase suivante voit la construction de deux nouveaux murs permettant le rétrécissement du couloir à 3,80 m. Une tour sur quatre poteaux, dont la superficie au sol atteint 10,20m², est installée au fond de ce couloir. Les poteaux, de fort gabarit (45 à 50 cm de côté), partiellement intégrés dans la maçonnerie, pouvaient supporter un voire deux étages. Cette tour-porche permettait de contrôler l’accès à la fortification. C’est durant ces travaux que sont érigés les murs de parements externes du rempart. Sur son sommet est construit un bâtiment au plan encore inconnu. Il devait s’appuyer sur le mur du couloir et fonctionner conjointement avec la tour d’entrée. Ce type de porte, installée au fond d’un long couloir, est typique de la fin de la période carolingienne et du début du Moyen âge central. Des plans similaires sont connus sur les sites Ottoniens de Werla et Tilleda en Allemagne.

Reconstitution 3D de la porte et du rempart carolingien (© CAHC).

DELYE E. (dir.) (2016) - Les fortifications celtique et carolingienne du Rocher du Vieux-Château à Pont-de-Bonne (Modave, Belgique). Amay, Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, 164 p. (Bulletin du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, XXXII).


Résumé de la campagne de fouille 2017

Les campagnes de fouille 2011 (zone 9 ; Delye, 2013), 2012 (zone 10 ; Delye et al., 2014) et 2014 (zone 13 ; Delye et al., 2015) ont révélé l’existence d’une enceinte du Néolithique moyen II sur le site du Rocher du Vieux-Château à Pont-de-Bonne. Elle consiste en un petit fossé taillé dans la roche qui a servi d’ancrage à une palissade. Dans son développement, elle présente une interruption de 7,48 m interprétée comme une entrée. Vers le sud-ouest, la palissade se prolonge sous le rempart laténien, en suivant la ligne de rupture de pente (Delye et al., 2018). L’objectif de la campagne 2017 était de poursuivre la fouille de la palissade vers le nord-ouest, au-delà de la zone 13, d’en préciser l’orientation et la chronologie fine, sachant que deux faciès du Néolithique moyen II ont déjà été identifiés sur le site (Delye et al., 2018).

Une nouvelle zone de fouille (zone 15 ; superficie : 53,1 m²) a donc été implantée dans le prolongement nord-ouest de la zone 13. À cet endroit, le rocher est apparu rapidement sous une couche humifère dont l’épaisseur varie entre 5 et 25 cm. Cette unité contenait un matériel archéologique disparate datant du Néolithique à l’époque actuelle (céramiques, clous, scories de fer…). Le nettoyage minutieux de la surface du rocher, qui apparaît tantôt sous la forme de strates bien organisées tantôt en amas de petits blocs calcaires détachés du substrat, nous a permis de suivre la tranchée-palissade (Str. 36) sur une courte distance supplémentaire. Dans la zone 15, sa longueur est de 2,3 m et elle atteint ainsi 10,4 m de développement total (zones 13 et 15). Son extrémité nord-ouest est marquée par un élargissement qui a dû accueillir un tronc d’un diamètre plus important ou un renfort, comme à Enines Chêne au Raux (Burnez-Lanotte et al., 1994). Dans la zone 15, la tranchée-palissade offre une largeur approximative de 60 cm pour une profondeur moyenne de 34 cm sous la surface rocheuse. Ses parois sont verticales et son fond est irrégulier. La structure est uniquement comblée par un sédiment humifère sombre, homogène, contenant des pierres calcaires [184]. Le tiers supérieur du comblement renferme également des plaquettes de grès. Le mobilier recueilli – industrie lithique, faune et céramique –, très fragmentaire, appartient bien au Néolithique moyen II. Quatre creux aux contours irréguliers, de faible profondeur sous la surface rocheuse, sont alignés dans le prolongement de la tranchée-palissade. Deux d’entre eux étaient comblés par un sédiment plus compact, argileux, de couleur brun jaunâtre alors que les deux autres contenaient le même sédiment humifère que celui qui recouvre la zone. Comme dans la tranchée-palissade, ces creux piégeaient des restes du Néolithique moyen. L’interprétation de ceux-ci reste problématique. En effet, le rocher est relativement friable à cet endroit et il était facile de le creuser au moyen d’outils rudimentaires. S’agit-il des restes mal conservés d’un petit fossé prolongeant la tranchée-palissade au-delà d’une nouvelle et courte interruption ou des vestiges d’un sol d’occupation préhistorique dont des restes ont été piégés dans des creux naturels de la surface rocheuse ?

Pour vérifier l’éventuelle prolongation de la tranchée-palissade au-delà de la zone 15, une nouvelle zone de fouille a été implantée à 6 m au nord-ouest (zone 16 ; superficie : 13,3 m²). Dans cette zone, située en milieu forestier, la stratigraphie semble plus complexe. L’horizon humifère offre une épaisseur de 2 à 5 cm dans le tiers nord-est de la zone alors qu’il atteint 20 cm dans son angle sud-ouest. Le mobilier recueilli est relativement récent avec notamment la présence d’une brique moderne. Sous l’humus apparaît un sédiment argileux très compact de couleur brun moyen renfermant de petits charbons de bois et quelques petites boulettes d’argile cuite de couleur rouge foncé. Dans le tiers nord-est de la zone, cet horizon argileux renferme un amas de pierres (calcaire et grès) provenant de l’écroulement du rempart médiéval. Seuls des tessons carolingiens et quelques éléments néolithiques ont été découverts dans cette argile. La zone 16 est toujours en cours de fouille et la présence de la tranchée-palissade néolithique n’y a pas encore été constatée.

La céramique recueillie dans la tranchée-palissade et dans les creux prolongeant celle-ci est principalement dégraissée au quartz ou à la calcite ; certains tessons indiquent aussi l’utilisation d’un dégraissant végétal. L’extrême fragmentation de la céramique n’a pas permis de remontages mais les formes reconnues appartiennent bien au corpus céramique du Néolithique moyen II. L’attribution à l’un des deux faciès reconnus sur le site (le groupe de Michelsberg et le groupe de Bischheim) est hasardeuse en l’absence d’éléments décorés. Dans ce contexte, une datation radiométrique pourrait être utile.

Pont-de-Bonne « Rocher du Vieux-Château ». Extrait du plan général des fouilles au niveau de l’entrée orientale du site. En grisé : les fouilles de 2017 (zones 15 et 16).

Burnez-Lanotte L., Lasserre M., Van Assche M. & Drion M., 1994. L’enceinte Michelsberg d’Énines « Chêne au Raux » (Orp-Jauche, Brabant) : campagne 1993, Notae Praehistoricae, 13, p. 135-142.

Delye E., 2013. Modave/Vierset-Barse : campagne de fouille 2011 sur le « Rocher du Vieux-Château » à Pont-de-Bonne, Chronique de l’Archéologie wallonne, 20, p. 199-200.

Delye E., Gautier A., de Longueville S., Lucon Y., Martin F. & Schaus A., 2018. Premiers résultats de la fouille de l’intérieur de la fortification du Rocher du Vieux-Château à Pont-de-Bonne (Modave, Belgique), Bulletin du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, XXXIII, p. 143-173.

Delye E., Lucon Y., Schaus A. & Bolland Fr., 2015. Modave/Vierset-Barse : campagne de fouille 2014 sur le site du « Rocher du Vieux-Château » à Pont-de-Bonne, Chronique de l’Archéologie wallonne, 23, p. 170-172.

Delye E., Lucon Y. & Schaus A., 2014. Modave/Vierset-Barse : campagne de fouille 2012 sur le site du « Rocher du Vieux-Château » à Pont-de-Bonne, Chronique de l’Archéologie wallonne, 21, p. 208-209.